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littérature française - Page 86

  • Parler de l'âme

    De l’âme. Le sous-titre donne le ton : Sept lettres à une amie. Trente ans après leur rencontre dans le métro, une amie écrit à François Cheng que « sur le tard », elle se découvre une âme, mot qu’il avait prononcé devant elle mais qu’elle était trop jeune alors pour « saisir au vol ». « A présent, je suis tout ouïe, acceptez-vous de me parler de l’âme ? » Répondre à sa question lui semble un défi en France où règne « comme une « terreur » intellectuelle » à ce sujet. Lui se souvient d’avoir demandé à la jeune femme : « Comment assumez-vous votre beauté ? »

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    Cong Fang, Paysage (art.rmngp.fr)

    La réflexion de François Cheng est riche de rapprochements entre les grandes cultures spirituelles où le principe de vie porte différents noms : Aum, Qi, Ruah, Rûh, Pneuma – animus régi par l’anima. Ni raisonnement sec ni prêchi-prêcha dans ces lettres, mais le cheminement d’une vie, un questionnement et des réponses nourries par un parcours personnel. « Toute vie est toujours à la fois un pouvoir-vivre et un vouloir-vivre. » La question de l’âme rejoint le « désir d’être ».

    Lors de leur exode familial dans la campagne chinoise, pour échapper aux bombardements, ils s’étaient abrités sous un pont de pierre ; d’autres n’avaient pas eu la chance d’y survivre : il a vu un enfant touché à mort dans les bras de sa mère. Dans un temple où il s’était réfugié une nuit, un serpent a rampé vers lui, il se rappelle leur face à face qui aurait pu être fatal. « Toute vie est une aventure naviguant entre inattendu et inespéré. »

    Comment définir l’âme, « indivisible, irréductible, irremplaçable » ? Pour François Cheng, elle est la marque de l’unicité de chacun, de sa vraie dignité, « l’unique don incarné que chacun de nous puisse laisser. » Reprenant la triade corps-esprit-âme, il les distingue ainsi : « L’esprit raisonne, l’âme résonne », « L’esprit communique, l’âme communie ». L’âme est au-delà ou en deçà du langage.

    Cette « unité de fond » d’un être, nous pouvons l’observer chez quelqu’un dont le corps ou l’esprit est diminué – sans perdre pour autant « une once » de son âme. Si l’esprit règne dans l’approche scientifique ou philosophique, l’âme habite la beauté, l’amour, la création artistique ; il l’a montré dans Œil ouvert et coeur battant. François Cheng cite ici Le Clézio, Bachelard, Rimbaud…

    De lettre en lettre, le poète et penseur développe ce qu’il est possible de dire de l’âme, sans l’idéaliser pour autant : « en toute âme humaine cohabitent ange et démon ». Il fait le tour des grandes traditions spirituelles et des termes par lesquelles elles désignent l’âme en relation avec le corps et l’esprit, la terre et le ciel, en Asie, en Grèce, dans les religions monothéistes.

    De la triade corps-âme-esprit, « l’intuition peut-être la plus géniale des premiers siècles du christianisme », il déplore qu’elle soit « quasi oubliée par l’Occident qui lui a préféré le dualisme corps-esprit à partir du deuxième millénaire », mais constate qu’elle reste « encore vivante dans l’Orient chrétien. » L’âme est pour lui centrale, « initiale et ultime ».

    Son amie se plaint de l’ambiance « dans laquelle nous vivons ». La mentalité contemporaine rejette l’âme, fascinée par le rationalisme et le matérialisme qui ne laissent qu’une place secondaire aux émotions et à la sensibilité. Si François Cheng admire et défend le rôle majeur de l’esprit humain, cela n’empêche pas que s’impose à lui « un autre ordre » dont relèvent la joie, la charité, l’intelligence du cœur.

    Dans la cinquième lettre, il partage des souvenirs essentiels, diverses expériences de la beauté, de l’art, de moments de grâce. « Tout est appel, tout est signe », même s’il a connu la souffrance, la soif extrême, le malaise et la chute en rue, les deuils. Dans la sixième, il évoque Simone Weil et explicite de L’enracinement cette magnifique phrase : « L’arbre est en réalité enraciné dans le ciel. »

    Quelle que soit la conception ou la perception que nous avons du sens de l’existence, De l’âme est un magnifique hymne à la vie. « Plus que dans le savoir, la vérité réside dans l’être. » Pour qui accompagne quelqu’un de très abimé par la maladie ou la vieillesse, il y a dans ces lettres de François Cheng bien des phrases d’un grand secours. « A la fin, il reste l’âme. »

  • Danses obscures

    eric vuillard,l'ordre du jour,récit,littérature française,histoire,nazisme,années 1930,allemagne,autriche,anschluss,culture,louis soutter,peinture« Ainsi, peut-être qu’au moment où Hitler jette à la tête de Schuschnigg son ultimatum, au moment où le sort du monde, à travers les coordonnées capricieuses du temps et de l’espace, se retrouve un instant, un seul instant, entre les mains de Kurt von Schuschnigg, à quelques centaines de kilomètres de là, dans son asile de Ballaigues, Louis Soutter était peut-être en train de dessiner avec les doigts sur une nappe en papier une de ses danses obscures. Des pantins hideux et terribles s’agitent à l’horizon du monde où roule un soleil noir. Ils courent et fuient en tous sens, surgissant de la brume, squelettes, fantômes. Pauvre Soutter. Il avait déjà passé plus de quinze ans dans son asile, quinze ans à peindre ses angoisses sur de mauvais bouts de papier, des enveloppes usagées, dérobés à la corbeille. Et, à cet instant où le destin de l’Europe se joue au Berghof, ses petits personnages obscurs, se tordant comme des fils de fer, me semblent un présage. »

    Eric Vuillard, L’ordre du jour

    Louis Soutter, Si le soleil me revenait
    © Elizabeth Legros Chapuis, "Soutter à la Maison Rouge" (Sédiments)

     

  • Le rapport Vuillard

    En 150 pages et seize chapitres, L’ordre du jour d’Eric Vuillard raconte des jours si peu ordinaires du temps de l’Allemagne nazie. D’abord le 20 février 1933, quand vingt-quatre industriels allemands (Opel, Vögler, Krupp et les autres) se rendent au Palais du Président du Reichstag où Goering, « débonnaire », et Hitler, « souriant », lèvent des fonds pour leur parti en vue des élections du 5 mars. L’invite « certes un peu cavalière » ne surprend pas ces hommes « coutumiers des pots-de-vin et des dessous-de-tables ».

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    Le Reichstag en 1932, Berlin (Das Bundesarchiv

    Ce n’est pas un roman, mais un « récit » de l’écrivain et cinéaste qui déroule, séquence par séquence, les faits, les actes, les tactiques. Loin de l’impassibilité, l’auteur rend de l’épaisseur à ces entrevues entre hommes de pouvoir en décrivant leur tenue, leurs gestes, reprend leur conversation quand les termes en sont connus. « On accable l’Histoire, on prétend qu’elle ferait prendre la pose aux protagonistes de nos tourments. On ne verrait jamais l’ourlet crasseux, la nappe jaunie, le talon de chéquier, la tache de café. Des événements, on ne nous montrerait que le bon profil. »

    L’histoire est ici affaires d’hommes : ceux qui ordonnent, ceux qui hésitent, ceux qui obéissent, ceux qui résistent. Eric Vuillard donne à chacun des intervenants sa façon d’être – ce sont des êtres humains, aussi insupportables soient leur goût de la conquête, leur mépris, leur cynisme, leur lâcheté. Le récit des étapes de l’Anschluss, de la première invitation du chancelier Hitler à Kurt von Schuschnigg, le chancelier autrichien, à l’annexion pure et simple de l’Autriche, est très impressionnante.

    Eric Vuillard rappelle les faits et gestes les plus lourds de conséquences des responsables qui, en Europe, ont pris la mesure ou non de ce qui se tramait à la veille de la seconde guerre mondiale. Il n’épargne pas les protagonistes des prétendus pourparlers de paix, du traité de Munich. On n’oubliera pas le manège de l’ambassadeur du Reich, Ribbentrop, au déjeuner d’adieu à Londres, invité par Chamberlain. Ni les « plus de mille sept cents suicides en une seule semaine » en Autriche. L’ordre du jour, récit « sans invention, sans imagination » (dixit Vuillard pour se démarquer de la fiction), a obtenu le prix Goncourt 2017.

  • Défi

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    « On cherche parce que, au fond de soi, le mystère est un défi à ce que l’on est, on cherche pour parachever l’ordre du monde, on cherche parce que le trou béant de l’incapacité à répondre aux questions que l’on porte en soi est un outrage à l’élégance. »

    Gérald Tenenbaum, Les harmoniques

  • Buenos Aires - Paris

    C’est entre ces deux capitales que Gérald Tenenbaum situe principalement Les Harmoniques, un roman dont les séquences ne suivent pas l’ordre chronologique : le jour et la date pour repères, un changement de lieu à chacune des rencontres, chacun des moments d’une histoire à cheval sur deux siècles, entre 1993 et 2015. Le récit commence et se termine à Venise – la dernière séquence livrera les noms de l’homme en imperméable, aux cheveux grisonnants, et de la femme qu’il accueille au débarcadère du vaporetto.

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    L'ambassade de France à Buenos Aires (source photo)

    A Buenos Aires, en juillet 1994, trois mathématiciens français en attendent un quatrième pour se rendre à l’ambassade de France ; Pierre Halphen est en retard, ils partent sans lui. A Paris, Samuel Willar vient d’être licencié. Un camarade de l’école de journalisme lui propose des piges pour une revue scientifique. A Buenos-Aires, Keïla, une comédienne, à qui manque à jamais sa jumelle enlevée à l’âge de seize ans et jamais retrouvée, habite rue El Alfabeto – « A l’instar des êtres, contre toute attente, certains lieux savent se faire aimer » – avec une amie, Belen, auteure de livres pour la jeunesse.

    L’intrigue va d’un personnage à l’autre. Certains se rapprochent par l’effet du hasard – une notion dont les philosophes, les matheux et les physiciens ont une conception différente – et parfois une vraie rencontre se produit. « Dans une vie entière, on ne rencontre pas grand-monde. » Des amitiés naissent, masculines ou féminines, et parfois l’amour tel qu’on le rêve sans avoir jamais osé s’y risquer vraiment, à condition qu’on lui donne sa chance, qu’on ne le laisse pas livré aux seuls effets du hasard.

    Gérald Tenenbaum, mathématicien et écrivain, donne à ses personnages l’épaisseur d’une activité, scientifique ou culturelle, qui donne sens à leur vie. L’histoire de l’Argentine contemporaine s’y mêle d’une manière ou d’une autre, surtout à Buenos Aires, la ville des grands-mères de la place de Mai, notamment avec l’attentat de 1994 contre l’Association mutuelle israélite argentine. Dans chaque capitale, le romancier restitue l’atmosphère d’une rue, d’un quartier ; ce peut être aussi Madrid ou Tel-Aviv, pour un colloque, un engagement, un article.

    Comme l’écrit Emmanuelle Caminade, « Les villes tiennent une place importante dans le récit. Lieux d’échange, de vie mais aussi de mémoire, ces espaces pensés et remodelés par l'homme au cours des siècles dont l’architecture – les bâtiments comme la voirie – dit beaucoup d’eux, participent du destin des héros dont elles épousent souvent les états d’âme. » (L’or des livres)

    Peu à peu se tracent des lignes entre les protagonistes, entre les événements, et on se demande si ceux qui se sont un jour rencontrés, puis ont été séparés par les circonstances, pourront un jour se retrouver. Tenenbaum insinue dans cette intrigue en mouvement la possibilité d’une histoire d’amour. Le beau titre musical, Les harmoniques, évoque très bien les vibrations ressenties par ces habitants d’un monde contemporain décloisonné où la distance entre les êtres est quasi devenue un problème intérieur.